Comment êtes-vous passé de l'entreprise de construction fondée par votre père à l'un des principaux groupes hôteliers italiens ?
Paolo Barletta : Mon père avait fondé une petite entreprise de construction que j'ai rejointe en 2012. À son décès l'année suivante, j'ai dû en reprendre les rênes très jeune. Passionné d'hôtellerie, j'ai rapidement orienté l'activité dans cette direction. Notre premier projet à Rome est devenu le Soho House, avant le développement de nouveaux hôtels en Italie.
En 2019, nous avons acquis le célèbre Hôtel de La Minerva à Rome. Avec M. Bulgari, nous souhaitions créer un Orient Express italien. Face aux risques d'un projet uniquement ferroviaire, nous avons également développé une activité dans l'immobilier hôtelier. C'est ainsi qu'est née Arsenale, une société dédiée à 360° au monde de l'hospitalité, bientôt rejointe par la Famille Rovati.
Comment est née l'idée d'unir l'hôtellerie et les trains de luxe ?
P.B. : L'idée de faire voyager les gens, d'imaginer pour eux des moments inoubliables, me passionne. Créer des souvenirs est quelque chose qui m'a toujours fasciné. Dans le paysage hôtelier italien, il n'existait pas d'approche aussi simple, familiale et authentique que la nôtre. L'authenticité est notre plus grand luxe.
Avec une forte présence en Europe, au Moyen-Orient et en Asie, vos 10 trains de luxe ont conquis le monde. Qu'est-ce qui vous pousse à aller toujours plus loin ?
P.B. : Nous pratiquons l'hospitalité à 360 degrés. Quel que soit le lieu, nous voulons partager avec nos clients un fragment d'histoire, mettre en relation les cultures et en faire découvrir les merveilles. Ce lien avec les racines fait partie de mon héritage. Je veux transmettre cet attachement aux racines, qu'elles remontent au XXe siècle ou au Moyen Âge. Nous travaillons actuellement à inaugurer en 2028 une liaison Rome-Shanghai, en 21 jours, comme le fit Marco Polo autrefois. Ce sera un voyage unique. Si j'en avais les moyens et le temps, j'aurais rêvé d'effectuer ce voyage en tant que client.
Les trains de luxe sont un héritage du passé. Comment les faire entrer dans la modernité ?
P.B. : Les trains sont le meilleur moyen de découvrir le patrimoine d'un pays. Ce sont les nouveaux territoires de l'hospitalité. Ils arrivent partout. Nous voulons préserver l'authenticité qu'ils représentent, en respectant la culture des lieux que nous traversons. Le tout en appliquant les standards du luxe de 2026 : cabines raffinées, lits king-size, draps en soie, verres en verre soufflé de Murano, tables dignes d'un restaurant étoilé…
Qu'y a-t-il de magique à voyager en train ?
P.B. : Probablement la vitesse et la proximité. Si vous êtes en avion et que vous observez le ciel, au bout d'un moment vous vous ennuyez. En bateau, vous êtes entourés de bleu. En voiture, si vous conduisez, vous êtes concentrés sur la route. En train, vous voyagez à la vitesse idéale pour pouvoir observer à votre guise le paysage qui défile devant vos yeux. Chaque passager verra le même paysage, mais en gardera des détails différents. Et créera des souvenirs uniques.
En quoi le fait d'être italien a-t-il influencé votre vision ?
P.B. : Les Italiens ont un fort sens de la famille. Depuis mon enfance, j'ai toujours vu du monde chez nous. Ma famille aimait recevoir, partager, cuisiner. C'est dans notre nature. J'en ai hérité. Je dis toujours qu'Arsenale est composée de trois familles qui en accueillent d'autres. Si vous séjournez dans l'un de nos hôtels, vous pourriez croiser dans le hall M. Bulgari venu prendre un café ou Luca Rovati au restaurant le soir.
Vous venez de fêter vos 40 ans. Vos associés, Nicola Bulgari et Luca Rovati, sont plus âgés. Cette rencontre entre générations est-elle l'une des clés de votre succès ?
P.B. : La clé du succès, c'est la curiosité. Être curieux, c'est se nourrir de l'expérience des autres. Quand je rencontre M. Bulgari ou M. Rovati, je suis comme une éponge. J'écoute, je pose des questions, j'ai envie d'apprendre et de comprendre. Dans la vie, je suis fait comme ça. J'aime écouter les conversations, les préoccupations des gens. Cela me permet de rester à l'écoute de leurs besoins. L'autre clé du succès, c'est ma capacité à prendre des décisions.
Quel a été votre plus grand défi ?
P.B. : Me lancer dans l'aventure des trains. Tout le monde disait que c'était impossible. Et cela a vraiment été très compliqué. Je me suis appuyé sur des personnes extraordinaires qui ont rendu possible cette aventure. Je me souviens d'une nuit, dans l'usine où nous étions en train de restaurer les wagons, j'étais au milieu de tous les ouvriers spécialisés de notre famille de Brindisi (les usines Arsenale) et j'apportais le café à ceux qui faisaient le quart de nuit. J'ai compris qu'ils ne travaillaient pas seulement parce que c'était leur métier, mais parce qu'ils avaient conscience de créer quelque chose de spécial. Ils ne pouvaient pas échouer. Ne pas vouloir échouer est l'une des conditions du succès.
« J'aime avoir un train d'avance », avez-vous dit. Quel est votre prochain projet ?
P.B. : En 2019, je rêvais du Dolce Vita Orient Express et d'ouvrir mon premier hôtel. En 2025-2026, d'inaugurer la première liaison Rome-Shanghai et de nouveaux trains en Arabie saoudite et en Égypte. Je suis curieux de savoir ce que je rêverai et ce que je serai en train de concevoir en 2030. Si je ne suis plus capable de rêver, ce sera le moment de passer le relais.